Lettre ouverte au Roi - Partie 1

 

Lettre ouverte

A Sa Majesté le Roi PHILIPPE

 

 

Comprendre c’est déjà agir.

 

 

"Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle."  Emile ZOLA

 

‘Comment est-il possible que des jeunes retournent leurs armes contre leur propre pays où ils sont nés et ont grandis et où ils ont fréquenté des écoles’, demandaient les voix qui s’élevaient suite aux événements tragiques qui ont récemment eu lieu en France, en Belgique et au Danemark. Cette rupture violente entre ces jeunes et leurs pays où ils sont nés a été consommée avant même leur naissance, c’est-à-dire le jour où l’Etat belge a pris la décision de jeter « ses citoyens de confession musulmane », dont les parents de ces jeunes, dans les gueules de rapaces affamés prompts à faire une bouchée d’eux par leur volonté de s’arroger la domination sans partage sur le monde musulman et de faire triompher à travers le monde leur idéologie qui inspire inquiétude, mépris et dégoût.  

 

Cette rupture a en effet été consommée avant même la naissance de ces jeunes, car, comme tout homme, ils sont nés et ont grandis dans un milieu qui leur a légué, parfois sans qu'ils le sachent, ses catégories morales et ses impératifs sociaux - ce  qui n’excuse ni pardonne ni ne justifie absolument rien. C’est bien ce Milieu de rapaces théocratiques affamés qui a happé ces jeunes et leurs parents,  en collaboration étroite, et plus qu’intéressée, avec les Etats de leurs pays d’origine.

 

 

 

 

Introduction

 

L’’islam ou l’islam-instrument ? L’islamisme ? L’islam politique ? Le terrorisme islamique ? L’intégrisme ou le fondamentalisme musulman ? Les héros d’hier, les terroristes d’aujourd’hui ? Les terroristes d’aujourd’hui, les héros de demain ? De quoi parlons-nous vraiment ?  

 

L’apologie diplomatique du terrorisme

 

« Le front al-Nosra fait de bon boulot contre Assad en Syrie. Il est difficile de les désavouer », déclarait, en 2012, Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères. Le ministre n’était ni inquiété ni inculpé pour l’apologie du terrorisme. Mais, le 9 avril 2015, a été entamé à Munich le procès d’un citoyen allemand d’origine turque jugé pour avoir fait, en 2014, du « bon boulot » dans les rangs de ce même front al-Nosra, « organisation terroriste », la branche syrienne d’Al-Qaïda.    

 

Et en cette même année 2014, Pascal Vrebos, journaliste, lança chez nous un appel solennel pour encourager l’organisation d’une séance d’indignation collective : « Musulmans, indignez-vous, disait-il, Il faut que l’on vous entende vous indigner que des imposteurs, avec lesquels vous n’avez rien avoir, se soient emparés d’une interprétation de l’islam qui n’est pas et ne sera jamais la vôtre. Comme l’écrivait Euripide, en d’autres temps, « le silence est un aveu ». Reste à savoir de quoi. » Ce Monsieur invitait ainsi les « Musulmans » silencieux à son goût, et j’en suis, à exprimer leur indignation à haute voix sur les places publiques sous peine de lui déplaire, d’être Dieudonné et de lui fournir la preuve d’un aveu mystérieux qui serait dissimulé derrière un curieux silence. Aveu - sous-entendu - d’un soutien tacite aux ennemis de la démocratie, de la laïcité et de la liberté d’expression, aux jihadiste, aux terroristes, aux antioccidentaux, aux antisémites, aux « salafistes ».  

 

Alors que j’ai violemment été Interpellé par cet appel, je n’ai pas estimé utile de solliciter ce Monsieur pour le remercier d’avoir distribué des sucettes aux musulmans d’une façon très diplomatique, et de témoigner en leur faveur en affirmant haut et fort qu’une certaine interprétation de l’islam n’est pas et ne sera jamais la leur. Interprétation dont se seraient emparées, en Belgique, les  soldats des mêmes « impostures »  qui auraient fait, en 2012, de « bon boulot » en Syrie. Je regrette cependant de ne lui avoir pas écrit pour dire qu’il a eu raison de penser que le silence peut être un aveu, comme il peut être parfois le plus cruel des mensonges et pire que ce qu’il couvre ou dissimule. En est la preuve, le silence complice que nous avons combattu durant trente-cinq ans, et qui a couvert durant ces années les exactions des protecteurs des néofascistes appelés « jihadistes ».

 

N’en déplaise à ce Monsieur, j’estime personnellement que je suis libre de ne pas exprimer dans les rues de Paris, de Bruxelles ou ailleurs, mon dégoût à l’égard des agissements de ces mêmes néofascistes qui fusillent, fouettent, décapitent les gênants récalcitrants, qui interdisent les autres religions, oppriment les femmes, coupent les mains des voleurs. Libre de ne pas exprimer mon dégoût par crainte, notamment, de me confondre avec des chefs d’Etat et de gouvernements marchant encore, et comme toujours, main dans la main avec leurs alliés qui sont aussi les alliés, protecteurs et financiers de ces néofascistes. Main dans la main avec ceux qui, comme ces mêmes néofascistes, répudient la démocratie et la laïcité, oppriment les femmes, coupent les mains des voleurs, interdisent les autres religions et décapitent tout ce qui n’encadre pas avec leurs désirs.  

 

« Quand on juge, et qu’on agit dans le domaine politique », écrivait jadis Hannah Arendt, « on est sensé de prendre ses repères en suivant l’idée, et non la réalité effective, qu’on est citoyen du monde et donc un spectateur du monde ». Cette lettre a précisément pour objet de diriger, tant bien que mal, les projectiles de transparence démocratique sur les raisons non pas du prétendu silence des « Musulmans » mais du silence complice de ceux qui se posent aujourd’hui, et comme de coutume, en donneurs de leçon zélés sans gêne mais avec une exaltation certaine.

L’instrumentalisation de l’intégrisme

 

« Il n’y a pas de pays musulman plus intégristes que l’Arabie Saoudite. Et pourtant, c’est à la fois un pays ami et un pays important pour les Etats-Unis. Nous ne devons nous opposer à l’intégrisme que dans les mesures exactes où nos intérêts nationaux exigent », disait en 1996 James Baker, ex-Secrétaire d’Etat américain. Cette opposition à géométrie variable, qui dissimule mal l’instrumentalisation de l’intégrisme dans les mesures exactes où leurs intérêts nationaux exigent, est un choix politique constant des américains et de leurs alliés européens depuis plus de septante ans.

 

En effet, durant ces années, comme c’est le cas encore aujourd’hui, ils ont sans cesse parier sur ce que l’on appelle improprement « l’intégrisme musulman » considéré comme devant constituer le plus solide barrage aux forces de la subversion notamment au Proche et Moyen-Orient. Ce fut encore la stratégie d’Ariel Sharon, alors Ministre de la Défense d’Israël, quand il favorisa, à sa création, le mouvement « islamiste » Hamas pour affaiblir Yasser Arafat et l’Organisation de la libération de la Palestine. Et ce fut encore la stratégie américaine en Afghanistan durant dix ans.

 

« Lorsque les soviétiques ont justifié leur intervention en affirmant qu’ils entendaient lutter contre une ingérence secrète des Etats-Unis en Afghanistan, personne ne les a crus. Pourtant, il y avait un fond de vérité. Vous ne regrettez rien aujourd’hui ? » C’est cette question célèbre qu’un journaliste français avait posé le 15 janvier 1998 à Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller du Président américain Jimmy Carter et théoricien cynique du jihadisme « islamique » en Afghanistan et ailleurs.

 

La réponse aussi célèbre que la question fût : «Regretter quoi ? Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan, et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au Président Carter, en substance : « Nous avons maintenant l’occasion de donner à l’URSS leur guerre du Vietnam. » Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde, les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques islamistes excités et les talibans ou la libération de l’Europe centrale à la fin de la guerre froide ? »

 

J’ai été, quant à moi,  plus que persuadé, dès 1982, que les véritables difficultés revêtiront leurs formes nécessairement plus cruelles qu'une fois le jihad en Afghanistan  devenu chose passée. Pour y croire, il suffisait de savoir qui étaient ces talibans et ces « islamistes » transnationaux excités. C’étaient des mercenaires ou des tueurs à gage avec lesquels les autorités américaines avaient élaboré, selon Charles Cogan, ancien chef du bureau parisien de la CIA, une stratégie de convergence des intérêts divergents : « Nous avons pris les moyens de faire la guerre et nous les avons placés dans les mains de gens qui pouvaient s’en servir à des fins sur lesquelles nous étions d’accord. »

 

Pour William Blum, ancien fonctionnaire du département d’Etat américain, les déclarations de Charles Cogan et de Zbigniew Brzezinski illustrent bien « un exemple complètement fou de poulets courants vers la rôtisserie ». Pour lui, « vous ne pouvez pas  investir des milliards de dollars dans un jihad anticommuniste, accepter la participation de la terre entière et ignorer les conséquences. » Mais, dit-il, « nous l’avons fait. Notre objectif était de tuer des cocos et de virer les Russes. »

 

Autrefois, pour atteindre exactement le même objectif un peu partout dans ce que l’on appelait à l’époque « le monde libre», ils fomentaient des coups d’Etat militaires et plaçaient les moyens dans les mains des généraux et des colonels : en sont des exemples, Videla en Argentine, les colonels en Grèce, Pinochet au Chili,  les généraux en Turquie. L’importance des moyens placés dans les mains de ces dictateurs sanguinaires était directement proportionnelle à la « pénibilité » des tâches à accomplir, comme, par exemple, faire disparaître ou faire faire disparaître, liquider ou faire liquider, et pour notre bien,  le plus grand nombre de « socialos et de cocos toxiques et subversifs. »

 

Quel était alors le but poursuivi par les maîtres civilisés de ces tueurs barbares ? Pourquoi la chute de l’empire soviétique était-elle la plus importante au regard de l’histoire du monde pour Zbigniew Brzezinski, conseiller du Président mais aussi fondateur en 1973 de la Trilatéral où s’élabore les idées et les stratégies de l’internationale capitaliste ? Parce que l’argent dieu avait besoin d’une liberté absolue de circulation dite « mondialisation ». Confiné dans un même espace depuis trop longtemps, il avait du mal à se multiplier, et cherchait  un terrain de jeu plus vaste.

 

Ayant atteint la fin poursuivie en 1989, peu leur importait hier, et peu leur importe encore aujourd’hui, le nombre de victimes du terrorisme dits « islamiste », qui sévit un peu partout dans le monde. Parce que, pour eux, c’est la fin qui justifie les moyens. Pour eux, ces victimes à la mémoire des quelles ils rendent hommage, et en versant des larmes de crocodiles, sont des victimes collatérales d’un règlement de compte sanglant appelé  ‘la guerre contre le terrorisme’.  Règlement de compte violent qui est engagé, au terme de la guerre sainte victorieuse  en Afghanistan, entre les jihadistes et leurs anciens alliés, protecteurs et financiers américains et saoudiens, notamment.

 

Au commencement,  étaient les chouchous

 

De fait, Saddam Hussein envahi le Koweït en 1990. Il est inconcevable pour Ben Laden de laisser fouler la terre saoudienne, gardienne des lieux saints de l’islam, par des soldats américains mécréants pour libérer le Koweït. Il pose la question à son protecteur, le prince saoudien Tourki Al Fayçal, chef des services de renseignement : En Afghanistan, a-t-on fait appel à des infidèles pour libérer le pays ? Il propose alors que sa brigade Afghane expulse Saddam Hussein du Koweït comme elle avait expulsé les russes de l’Afghanistan. C’est le ministre saoudien de la Défense qui lui répond : il est d’accord pour que les américains viennent le protéger des chars irakiens. Ben Laden  et sa « Brigade Afghane » ne servaient plus à rien. Il est devenu « salaud »…

 

Mais le « salaud » n’en est pas resté là. Il a tourné ses armes contre ses anciens protecteurs pour en arriver là où nous nous trouvons aujourd’hui. Et le 16 février 2015, dans un journal télévisé, un égorgeur, un néo-fasciste qui inspire pitié, debout sur une plage en Lybie, le dos tourné à la mer Méditerranée, disait : « Aujourd’hui, nous sommes au sud de Rome sur la terre musulmane. » Puis, montrant la mer par un signe de doigt, il ajoutait : « Cette mer dans laquelle vous avez caché le corps d’Oussama Ben Laden, nous jurons devant Allah que nous allons la mêler à votre sang. » Ces barbares, qui faisaient du bon boulot en Syrie, ont été financés et armés par ceux qui les combattent aujourd’hui. Mais leur puissance ne servira plus à rien demain. Ils sont déjà devenus « salauds »…

 

Ces barbares sans noms oublient que l’Occident et ses alliés ne pouvait réserver à Ben Laden, wahhabite, que le sort qu’il a réservé à Saddam Hussein, sunnite, dont il avait manipulé les rêves de grandeur et flatté l’ego durant dix ans avant qu’il soit déclaré « voyou ». En 1979, lorsque Saddam arrive au pouvoir, le péril vient de l’Iran. L’ayatollah Khomeyn, chiite, promet d’exporter sa révolution dans les pays voisins et à travers le monde musulman, dont l’Arabie Saoudite, wahhabite. Le maître de Bagdad était devenu le bouclier protégeant les intérêts occidentaux au Moyen-Orient. En ayant payé le prix du sang pendant la guerre qu’il a menée contre les mollahs iraniens, Saddam a cru qu’il resterait pour toujours le « chouchou » de l’Occident. La guerre Iran-Irak terminée, Saddam et sa puissance ne servaient plus à rien. Le chouchou est devenu « salaud »…

 

Comme vous l’aurez sans doute compris, ce dont nous parlons en Europe, depuis seulement trente-cinq ans, ce n’est donc ni l’islam ni l’islam politique ni l’islamisme à proprement parler. Nous parlons des conséquences inévitables et durables de l’instrumentalisation de l’islam à toutes fins utiles par des occidentaux - les Etats-Unis et ses alliés européens - en collaboration étroite avec leurs alliés musulmans étatiques, des organisations transnationales religieuses et d’extrême droite qui se réclament de l’islam, et de leurs tristement célèbres « salauds »…

Les mosquées et les jihadistes

 

En Belgique, comme dans les autres pays  européens, ces lieux que nous appelons mosquées ne sont pas à proprement parler des mosquées, c’est-à-dire des lieux de culte et de prière, des lieux d’approfondissement spirituel et de méditation. Dans leur plus grande majorité, ce sont des vestiges de la guerre froide, des lieux d’agissements ayant pour but la réalisation, ici et ailleurs, des projets à visées idéologiques, politiques et financières. Dans la convergence des intérêts forts divergents, ces projets sont élaborés dans les obscures coulisses des hauts lieux diplomatiques, et en général, dans le cadre des relations bilatérales entre Etats, qui planent au-dessus de nos têtes.

 

Sur le terrain, la  mise en œuvre de ces mêmes projets  est assurée par l’intermédiaire soit des pions, des lobbyistes ou des fonctionnaires des Etats concernés, soit des militants aguerris des dites organisations transnationales religieuses et d’extrême droite quels que soient les oripeaux dont ils se parent. Ces pions, lobbyistes, fonctionnaires et militants sont généralement déguisés soit en imams et en enseignants de religion islamique, soit en marchands ambulants très séduisants de dialogue interreligieux, de diversité culturelle, de tolérance et de droit à la différence.

 

Les jihadistes ou les terroristes, dont nous parlons depuis des années, ici comme ailleurs, ne sont pas que des musulmans. Ces vulgaires néo-fascistes n’ont en effet pas la nationalité musulmane. Ils ne sont pas non plus porteurs de passeport islamique. Ce sont des néo-fascistes français, turcs, belges, marocains, danois, algériens, irakiens, allemands, syriens, égyptiens, espagnols, maliens, hollandais, nigériens, somaliens, tchétchènes, et certes, de confession musulmane. Récemment,  en France, dans la tragédie de Charlie-Hebdo et de supermarché Hyper Cacher, ce ne sont pas dix-sept mais vingt Français - dont dix-sept innocents et trois néo-fascistes - qui ont perdu la vie.  A Verviers, ce sont deux néo-fascistes belges en herbe qui ont été tués. A Copenhague, ce ne sont pas deux mais trois danois - dont deux innocents et un néo-fasciste - qui ont perdu la vie. Mais, me diriez-vous, ces individus agissent au nom de  l’islam et font partie de la communauté musulmane. Il est vrai que ces individus instrumentalisent l’islam pour atteindre le but qu’ils poursuivent,  et qu’il ne faut pas nécessairement être musulman pour instrumentaliser l’islam.

 

La preuve en est que les mentors héroïques de ces barbares sans nom - appelés jadis « soldats ou combattants de la liberté » par le président américain Ronald Reagan - ont été produits dans les laboratoires américains et européens, et qui, par mutation naturelle, étaient devenus, eux aussi, des terroristes. Il arrive souvent d’ailleurs, dans ce bas monde, que les héros d’hier soient les terroristes d’aujourd’hui, les terroristes d’aujourd’hui soient les héros de demain et les héros des uns soient les terroristes des autres. Comme nous venons de le constater,  ces individus ne sont donc pas les précurseurs ou inventeurs de l’instrumentalisation de l’islam et des musulmans.

 

L’islamisme et l’islam politique 

 

L’islamisme, de quoi s’agit-il ? Du côté américain, suivi par ses alliés européens, ne s’agit-il pas de l’instrumentalisation de l’islam à des fins guerrières, économiques, politiques, financières, énergétiques et géostratégiques ? Instrument du combat contre le communisme depuis Yalta, puis contre les nationalismes arabes depuis les années 1950 ? L’expression, en Afghanistan, de la vengeance américaine de la défaite de Vietnam et de la volonté américaine de la protection partisane de son frère Israël. L’allié du renouveau libéral et de la démonstration de la suprématie impériale américaine, le rempart de réserve d’un retour toujours possible du socialisme. Et cela, soulignons-le, en se servant des marionnettes illuminés que l’on appel des jihadistes ou terroristes. Il s’agit  là des militants des mouvements politiques regroupant les courants les plus radicaux, qui veulent faire de la religion une véritable idéologie - l’islam politique - qui porte un nom vieux comme le monde, à savoir la théocratie par définition totalitaire. Celle-ci se défini par l'application rigoureuse de la charia - la législation canonique islamique - et la création d'États islamiques « authentiques ».

Du côté des tenants  de l’islam politique, dont les alliés musulmans de l’Occident, ne s’agit-il pas d’un instrument, vieux comme l’islam, utilisé pour la conquête de pouvoir et pour s’y maintenir ? Instrument du combat contre le communisme, puis contre la démocratie et la laïcité. L’expression de la vengeance des Frères musulmans de la grande répression ordonnée contre eux, à partir de 1954, par Gammal Nasser en Egypte et par Hafez el-Assad en Syrie. L’expression de la vengeance des islamo-fascistes turcs de la démolition du Califat par Atatürk et de la restauration de la République laïque en Turquie. Et enfin, l’expression de la vengeance des néo-fascistes transnationaux de toutes les prétendues malédictions pesant sur le monde musulman depuis des siècles, et des complots paranoïaques antimusulmans allant des croisades à la Reconquête de l’Espagne sur les arabes, en passant par Guantanamo  jusque Saddam Hussein,  Mouammar Kadhafi, Oussama Ben Laden… ?

 

Le communautarisme ou la ghettoïsation

 

Si je vous disais qu’en Belgique, il n’y a pas de communautés mais il y a des citoyens d’origines, de langues,  de religions, de couleurs, de culture et de tradition diverses, vous me prendrez pour un fou ou un farfelu dans un pays où on ne jure que par communauté. A vrai dire, je ne suis ni fou ni farfelu. Si je dis cela, c’est parce que je déteste tellement le communautarisme que je prends mon désir pour la réalité. Je le considère comme une des convictions des plus dangereuses, plus dangereuse que le terrorisme, plus dangereuse que les dangers qu’elle prétend combattre. L’histoire proche nous enseigne qu’il ne faut jamais perdre de vue la possibilité de voir surgir brusquement la pensée immonde selon laquelle la responsabilité, la culpabilité, comme l’innocence, sont collectifs ou communautaires, comme ce fut le cas en Turquie, en Allemagne et au Rwanda au siècle dernier.

 

En d’autres termes, le communautarisme - la version moderne de la ghettoïsation - c’est le repli sur soi, c’est l’auto-exclusion ethnique ou confessionnelle. C’est une bombe à retardement, car il suffit d’une étincelle pour que surgisse l’immonde pour montrer du doigt la communauté coupable ou responsable. Dans la contradiction et dans l’opposition, l’enfer est toujours l’autre, l’autre croyance, l’autre ethnie, l’autre sexe, l’autre différent. Le communautarisme, c’est le Liban, c’est l’Irlande, c’est le Soudan, c’est l’Afrique Centrale, c’est la Syrie et l’Irak actuels.

 

Pour mieux en saisir l’enjeu, prenons ici l’exemple des débats organisés sans cesse autour des religions ou des nationalismes (à ne pas confondre avec patriotisme). Quand nous parlons de ces sujets, nous sommes nécessairement dans l’opposition et dans la contradiction. Nous ne sommes pas dans la recherche d’un socle de valeurs communes, d’un dénominateur commun, qui permet le vivre ensemble. A contrario, quand nous parlons de la démocratie, et de la défense de nos valeurs démocratiques, nous parlons de la citoyenneté. Et lorsque nous parlons de la citoyenneté, nous parlons d’un espace publique dans lequel nos appartenances et identités particulières se trouvent transcendées - et non pas niées ou dissolues - par notre appartenance de citoyen à la société dans laquelle  nous vivons et à laquelle nous délèguerons nos enfants.

 

Il n’y a pas très longtemps, d’ailleurs, que nous laissions sous-entendre que nous parlions des musulmans en parlant des turcs et des marocains. Récemment, nous avons commencé à parler de la « communauté musulmane » en parlant des néo-fascistes de différentes nationalités. C’est comme si nous célébrions la victoire universelle, notamment, de la confrérie des Frères musulmans dont la doctrine considère l’idée nationale comme une invention diabolique des infidèles pour briser l’unité des musulmans au lieu de les unir sous leur étendard : « Dieu est notre but, le Prophète notre chef, le Coran notre constitution, le jihad notre voie, le martyr notre plus grande espérance ». Malgré l’opinion unanime de ceux qui savent de quoi ils parlent, je ne crois vraiment pas que des jeunes consultent un site jihadiste pour découvrir leur but (Allah), pour rejoindre leur chef (le Prophète), pour trouver leur voie (le jihad), pour atteindre leur  plus grande espérance (le martyre). Par contre, il est tout fait possible qu’ils consultent un site jihadiste après avoir été persuadé, ailleurs, par ses Frères musulmans de la justesse de la cause qu’il défend aujourd’hui.

Faut-il rappeler ici que, en même temps que la Confrérie des Frères Musulmans, Hassan Al Banna a fondé en 1928 l’organisation des Jeunes musulmans, modèle de ce qui est convenu d’appeler aujourd’hui « les Jeunes musulmans européens ou belges ». Déjà frappé d’interdiction à l’époque à cause de la radicalité de leur prise de position, Al Banna voyait dans les organisations juives de Palestine, et d’ailleurs, un modèle pour les Frères musulmans : modèle communautariste - dit « modèle anglo-saxon » - qui est un projet socio-politique visant à soumettre les membres d'un groupe aux normes supposées propres à ce groupe, et à contrôler les opinions, les comportements, les croyances de ceux qui appartiennent en principe à cette communauté.

 

Le communautarisme remet en cause l’espace public neutre, et empêche l’individu de briser ses chaînes, de se définir ou de se redéfinir. Comme ce  couple qui fut marginalisé et humilié dans la société dans laquelle il était censé vivre, et qui était enfermé dans son ghetto lui procurant un sentiment ou une illusion de sécurité pour survivre ; « Une femme turque prépare un plat turc dans sa cuisine avec ses ustensiles turcs. Son mari turc lit son journal turc sur son divan couvert de tissu turc en face d’une fenêtre située sur un mur enjolivé par une horloge, des tableaux religieux et des tapis turcs. On aperçoit par la fenêtre entrouverte une petite partie d’Atomium. Le mari dit à son épouse : « Chérie, veux-tu bien fermer la fenêtre pour que nous puissions nous sentir en Turquie, pleinement ». Telle fut la représentation d’une des conséquences du communautarisme mise en exergue par une caricature qui était publié dans un quotidien turc que le mari turc tenait en main.

 

Enfermés dans cet isolement suffoquant, vivant en plein milieux du marécage de ghetto, ces personnes ouvrent les bras au premier « Sauveur » qui vient vers eux, les conforte, leur porte une considération et une reconnaissance. Puis s’ouvre la porte de la manipulation des peurs, des sentiments identitaires, de solidarités confessionnelles. Comme le faisait en 1983 lors de l’inauguration d’une mosquée turque à Genk, le Président du directorat des Affaires religieuses directement attaché au  Premier ministre en Turquie. Accompagné par le Consul d’Anvers et des nombreux journalistes dépêchés sur place, acclamé par un public déchainé, auto-entrainé dans une opposition et surenchère confessionnelles mortifères,  il brandissait le Coran en main, et disait :

 

« Nous savons que les empires ont été fondés dans les mosquées. Aujourd’hui, le message du Saint Coran persuade 30% des Américains. Quant au 60% restant, 1 sur 3 parmi ceux qui prennent connaissance du message  se converti en islam et les deux autres éprouvent le besoin d’y réfléchir. L’importance de ce fait, de point de vue politique, économique et stratégique, est incontestable. Nous ne pouvons pas conquérir l’Amérique par les armes, mais il est possible d’y parvenir grâce à ce message et pour le bonheur des Américains. Comme nos ancêtres ont conquis l’Egypte, la Syrie et l’Afrique du Nord pour leur bonheur. Nos ancêtres Ils sont venus jusqu’à Vienne et nous sommes venu jusqu’en Belgique et  pour leur bonheur.»

 

En écoutant les propos délirants, mais convaincants, de cet islamo-nationaliste célèbre, j’avais l’impression que François Mauriac lui donnait la réplique, en disant : « Vos adversaires se font en secret de la religion une idée beaucoup plus haute que vous ne l’imaginez et qu’ils ne le croient eux-mêmes. Sans cela, pourquoi seraient-ils blessés de ce que vous la parquetiez bassement. »

 

Depuis septante ans, la machine à rendre toute pensée hémiplégique fonctionne à plein et rend impossible de choisir le « bon pied » sur lequel il faut danser pour plaire aux maîtres du monde. Et le mensonge court toujours mais, malgré lui, il balise la route pour la vérité puisqu’il n’est que le figurant multiple et omniprésent d’une histoire dont la vérité, elle, est l’héroïne.

 

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N.B : Pour ne pas en encombrer le contenu, je n’ai pas souhaité citer dans cette lettre les références des sources auxquelles je me suis référé. La liste complète de ces sources est présentée à la fin de la partie 2.

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