A propos de la grève de la faim que j'entamerai le mardi 22 janvier 2008

Information destinée à Monsieur José DARAS

 

Sénateur et Ministre d’Etat Ecolo

 

 

 

    

'NON' à un ordre pervers où la violence, qui résulte d’un rapport de force archaïque et élémentaire, fait loi

  

  

 

 

 

'OUI' à l'exigence légitime du respect du droit et de la loi dans un Etat de droit

    

 

 

 

 

 

 

 

AVANT PROPOS

 

      

     Quelle est, dans une démocratie, la place de la résistance non-violente, comme la grève de la faim par exemple ? Et pourquoi est-elle parfois perçue comme un moyen de pression injustifié ou de chantage intolérable ? Parfois légitime, cette perception ne vient-elle pas aussi de ce que, notamment, la place de la résistance même non-violente est plus difficile à penser dans le cadre d'un régime démocratique que dans le cadre d'un régime autoritaire ou totalitaire ?

    

     Non pas que la résistance non-violente pose problème dans le cadre des régimes démocratiques, puisque l'Etat de droit pourrait précisément y être défini comme celui qui garantit la gestion non-violente du pouvoir. Mais cependant, cette ‘adéquation théorique’ entre la démocratie et l'Etat de droit, questionne la ‘légitimité’ même de toute résistance. Puisqu'en principe, dans un Etat de droit, chacun est soumis au droit et tenu par lui, et que le pouvoir judiciaire a pour rôle  fondamental de pacifier les conflits par le droit et non par pression, chantage ou la loi du plus fort. En outre, le principe de séparation des pouvoirs garantit que les trois pouvoirs - exécutif, législatif et judiciaire - sont distincts et donc se limitent mutuellement.

      

     Mais, comme ce fut le cas dans la situation qui me préoccupe depuis de longues années, à l’ombre de ces principes, de ces règles ou normes, dont l’Etat de droit suppose une application 'réelle' et 'indifférenciée', il arrive, par exemple, que des représentants tant du pouvoir judiciaire que du ministère public abandonnent leurs attributions juridictionnelles ou judiciaires et collaborent avec des représentants des autres pouvoirs pour des raisons extrajudiciaires, dans la convergence d'intérêts divergents.

    

     Ils prennent alors distance par rapport au droit, ils s'écartent de la légalité, et substituent à la recherche de la vérité une problématique de pouvoir, en bravant toutes les lois positives mais en n'agissant jamais sans prendre pour guide la loi, et en faisant exister un ordre pervers où la violence, qui résulte d’un rapport de force archaïque et élémentaire, fait loi. Ce qui conduit inévitablement dans une impasse totalitaire redoutable, une zone de non-droit, où règne en maître l’impunité totale en faveur des 'privilégiés', à savoir les représentants concernés de la puissance publique - dont des magistrats et des mandataires politiques, notamment - qui, en principe, sont pourtant soumis eux aussi au droit, et tenus par lui.

 

     D’où précisément la question fondamentale de savoir dans quelles circonstances précises une résistance, même non-violente, devient nécessaire et légitime dans le cadre du régime démocratique régi par un Etat de droit. Elle l’est certainement, me semble-t-il, lorsque le pouvoir devient abusif, et lorsque la démocratie bascule dans l'autocratie ou l'autoritarisme.

     On en revient alors à l'héritage de la révolution française et de sa réflexion sur le ‘droit à la résistance’, que je résume ici, une fois encore, par cette formule de Mirabeau : "Quand l'autorité devient arbitraire et oppressive ; quand elle attente aux  propriétés pour la protection desquelles elle fut instituée ; quand elle rompt le contrat qui lui assura des droits et la limita, la résistance est un devoir et ne peut s'appeler révolte".

    

     J’ai la faiblesse de croire que se battre au sein d'un régime démocratique contre l’abus de pouvoir et l’arbitraire, et pour le respect de la loi et du droit, notamment, revient à se préserver contre la montée de l'autoritarisme et à préserver la pérennité de la démocratie et de l’Etat de droit démocratique. Et ce, en n’ayant en mains, comme arme, qu’un ‘non’ qui dit ‘oui’ et la force de ses convictions. 'Non' à un ordre pervers où la violence, qui résulte d’un rapport de force archaïque et élémentaire, fait loi. 'Oui' à l'exigence légitime du respect du droit et de la loi dans un Etat de droit

 

     Je reste convaincu et persuadé que, autant on apprend à lutter contre des ‘anomalies’ tels que l’abus de pouvoir et l’arbitraire, mieux on acquiert les réflexes d'une pratique démocratique pour enrayer, et à temps, la montée d'un pouvoir autoritaire ou totalitaire. Il s’agit donc d’un apprentissage de l'action non-violente au sein même de la démocratie. Apprentissage qui est une manière de se préparer à résister aux dangers qui menacent la démocratie et l'Etat de droit.

    

     La grève de la faim n’est pas nécessairement un moyen de pression injustifié ou de chantage intolérable, elle peut être aussi un moyen d'action radicalement distinct de la résistance passive ou du pacifisme qui, ne renonçant pas à la vengeance, ou bien se réservent de recourir un jour ou l'autre à la force et à la violence, et même en préparent sournoisement l'irruption, ou bien sont condamnées à l'abandon.

 

     Comme le dit autrement et sublimement le Mahatma Gandhi : "Si la violence est dans nos cœurs, il vaut mieux être violent que de se couvrir du manteau de la non-violence pour dissimuler notre impuissance. Là où il n'y a le choix qu'entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence." Mais c'est pour mieux affirmer le refus absolu du dilemme : lâcheté ou violence, et l'affirmation de la force supérieure de la non-violence, quoi qu'il en coûte : "Si la lutte pour la liberté et pour le respect de la dignité de l'homme ne s'inscrit pas dans le cadre d'une éthique et d'une métaphysique, si le combat pour changer les autres ne commence pas par une lutte de tous les instants pour se changer soi-même, il risque fort de ne conduire qu'à changer de maître."

    

     La non-violence dans l'âme, mais sans concession aucune quand il s'agit des principes fondamentaux, et pour le dire avec les termes de Socrate, "je préfère être en désaccord avec tout le monde, que de l’être avec moi-même tout seul."

 

    

 

 

 

 

Monsieur José DARAS,

Sénateur et Ministre d’Etat Ecolo

En Hors-Château, 48

4000  Liège

 

 

 

Liège, le 14 janvier 2008

 

 

 

 

José,

 

 

Objet : la grève de la faim que j'entamerai le mardi 22 janvier 2008, en Hors-Château, dans les locaux ou devant la porte de la Régionale liégeoise du parti Ecolo (concernant ma demande ou l'objet de la grève, voir page 6)

 

 

     En guise d'introduction, je tiens à te dire, José, que la vérité que j’ai souhaité atteindre durant de longues années, depuis le 21 juin 1995, ce n’est pas pour me débarrasser d’elle que je l’ai cherchée, mais pour sauver du néant le passé qui s’y noierait sans elle. Je l’ai cherchée pour que ce qui, sans elle, ne serait même plus du passé, renaisse à l’existence pour éclairer l'unique présent hors duquel rien n’existe.

    

     Car il arrive un moment où les premiers mensonges sont perdus dans le lointain, estompés par la distance, souvent oubliés, et où les derniers en date empruntent à leur enchaînement logique, une apparence de vérité purement artificielle, comme sur une scène de théâtre où les accessoires contribuent à renforcer l’illusion du décor soigneusement peint et habilement entretenu par d’honorables, mais redoutables, délinquants en col blanc.

 

     Précisément, pour que rien du passé ne soit oublié, j'estime qu'il est grand temps de déchirer, et non de tourner, la page que tu as injustement insérée dans le livre de mon destin, page dont mon passé et mon présent portent la marque 'brûlante'. Cette page est en réalité celle de votre histoire - de ton histoire et de l'histoire de tes compagnons de route - dans laquelle vous avez cru me prendre en racontant que c'était la mienne. A présent, j'estime qu'il est juste de la placer enfin où elle devrait être pour que votre passé, présent et avenir, portent la marque de votre propre histoire.

    

     Pour ce faire, il faut que tu comprennes enfin que, depuis le temps des Lumières, c’est-à-dire depuis l’essor de l’Etat de droit, le respect du droit et de la loi n’est plus l’expression arbitraire de la 'volonté' de qui que ce soit, que nul n’a désormais de 'pouvoir' qu'en vertu du droit, et que chacun est tenu par une loi qui le précède.

     Autrement dit, tu peux peut-être tout faire; tout, mais tout. Mais tu ne peux bafouer le droit ni violer la loi, impunément et indéfiniment, quelles que soient les protections et complicité notamment judiciaires dont tu bénéficies (voir ma lettre du 20 décembre 2007, la quatrième et la cinquième question). Il te faut donc quitter le monde fictif totalitaire dans lequel tu t'es volontairement enfermé et dans lequel tu crois pouvoir tout enfermer par une propagande efficace et par des vils mensonges que tu diffuses sans contrôle ni contrainte.

    

     Attaché à ton adhésion exclusive aux lois de ce monde fictif, tu exprimes sans cesse ton mépris des faits,  parce que, pour toi, ils n’existent pas, tout est révisable, il n’existe ni références ni vérités évidentes. Faits dont tu ne te préoccupes d'ailleurs pas, en laissant croire que, pour toi, le concept de fait est une abstraction que tu ne pourrais saisir, à l'instar de n'importe quel psychopathe pervers ordinaire.

    

     Tu as pour seul principe éthique et moral de te défausser sur autrui de tes propres errements, la faute à l’autre, le 'mal' vient de l'autre, tu n'es responsable de rien, rien n’est jamais de ta faute, comme tu l'as fait en Hors-Château durant trois ans et demi et comme tu continues à le faire encore aujourd'hui. Car t’interroger sur tes propres errements, reviendrait à te demander où peut t'entraîner ta confrontation avec la réalité des faits. Par contre, tu estimes que tu n'as rien à perdre à t’auto-acquitter au détriment d’un autre coupable. 

    

     Un observateur extérieur aurait tendance à croire que tu oublies qu'il ne suffit pas de rejeter la faute sur l’autre, mais qu'il faut encore se prémunir contre toute crise de l'explication. Mais en réalité, tu t'estimes bien à l'abri de cette crise grâce au plus cruel des mensonges qu'est le silence, qui est pire que ce qu'il couvre ou dissimule. Silence derrière lequel tu te réfugies après coup, et comme tu ne parles plus, ceux qui ignorent tout de la question, te prêtent sagesse et grandeur.

    

     Ceux qui ignorent tout de la question ignorent aussi que ta 'sagesse' consiste à éluder par le silence précisément les questions directes qui te sont posées, et ta 'grandeur' à nier des faits indéniables en semant la confusion et la suspicion par le mensonge, la manipulation et la falsification, arts dans lesquels tu excelles à merveille. Et que, de cette façon, tu crois pouvoir réduire toute opposition à l’impuissance par la mainmise sur l’information réelle, et la disqualifier par abus de pouvoir, de fonction et de confiance.

     

     De fait, que protèges-tu vraiment, José, par ton propre silence et par le silence que tu imposes à tes acolytes en tirant les ficelles dans les coulisses ? Ce silence n'est-il pas l’expression de ta volonté de vouloir continuer, impunément et indéfiniment, à nier les faits indéniables dont tu es l'un des principaux auteurs et contre lesquels s’organise mon opposition ?

    

     Par cette négation, ne vises-tu pas, depuis de longues années, à paralyser mon opposition aux faits que tu nies, en espérant me réduire au silence un jour par tous les moyens ? Par l’abîme au quotidien, ou bien par la peur, la menace et l'intimidation, ou bien encore par la lassitude ou par l'usure du temps, de telle façon que la profondeur du gouffre, le gouffre de l'humiliation, soit insondable dans un état de grande confusion soigneusement agencée et organisée, comme ce fut le cas en Hors-Château durant trois ans et demi et comme c'est le cas encore aujourd'hui.

     Durant ces longues années, comme c'est le cas encore aujourd'hui, tu as oublié, en lisant le Prince de Machiavel, d'écouter l'un des chants de Tagore que le Mahatma Gandhi aimait écouter: "Mon encens ne cède aucun parfum tant qu'on ne le brûle. Ma lampe n'éclaire pas tant qu'on ne l'allume." Autrement dit, l'humiliation est cette étincelle qui donne à 'l'humilié' le désir de se trouver ; s'il ne le fait pas, il n'a d'autre avenir que de devenir lui-même un bourreau.

    

    

    

     Ma demande ou l'objet de la grève

 

 

"Le jour où le crime se pare des dépouilles de l'innocence, par un curieux renversement qui est propre à notre époque, c'est l'innocence qui est sommée de fournir ses justificatifs."

 

Albert Camus

     

     

     Pour que je puisse me trouver, José, sans me parer des oripeaux ni de la victime ni du bourreau, il faut que je retrouve ma confiance dans nos institutions et la liberté politique à laquelle j'ai droit. Comme je te l'ai déjà dit, depuis le 21 juin 1995 où j'ai été arbitrairement enfermé dans un milieu carcéral, et de manière pire encore depuis le 19 mars 1999 où j'ai été arbitrairement séquestré dans un goulag appelé ‘milieu thérapeutique’ dans sa version démocratique ou néo-totalitaire, je crois vivre chaque jour sous une menace permanente, dont tu es l'un des principaux auteurs. Chaque matin, je me dis qu’il n’y a aucune raison valable pour que ce qui a déjà été possible hier ne le soit plus aujourd'hui.

    

     C'est pourquoi j'exige, ici et maintenant, que tu te fasse accompagner par Muriel GERKENS et Bernard WESPHAEL pour faire ‘une communication publique’ afin d'annoncer ensemble 'le renoncement à vos mandats politiques actuels'. Si je ne vous demande pas que vous soyez accompagnés par Thierry DETIENNE, Jacky MORAEL et Louis GENET, notamment, c'est parce qu'actuellement ils sont en retraites  politiques.

    

     Il s'agirait là, enfin, de la 'reconnaissance' de vos actes, et une façon d'en assumer pleinement les conséquences politiques. 'Reconnaissance' qui peut être la source d’une prise de conscience. Alors que 'le déni', lui, c’est la persistance dans l’erreur, devenue faute inquiétante à force de ne pas vouloir en démordre et de vouloir ‘banaliser l’intolérable’ pour le temps futur.

    

     Quant au bien-fondé ou non de mon exigence, tu l'expliqueras toi-même en répondant à mes questions (voir ma lettre du 20 décembre 2007), et en reconnaissant (ou non) les faits que tu nies (voir ma lettre du 27 décembre 2007), et ce, après voir bien lu ma lettre ouverte de 60 pages que je t’ai transmise le 2 juillet 2007.

    

     En ce moment où tu lis ces ligne, tu conviendras sans nul doute avec moi, José, qu'il est grand temps d'exiger l'impossible afin d'introduire une dose d'éthique et de morale en politique, et ce, en affirmant haut et fort :

• Que le mensonge soigneusement préparé et médité, ce désir bien arrêté de tromper dans un but éminemment utilitaire, est éthiquement intolérable. Ethique dont pourtant vous avez les gorges pleines mais en laissant vos mains droites ignorer ce que font vos mains gauches. Et en oubliant ce que disait Gandhi, je le répète : "si la lutte des peuples ne s'inscrit pas dans le cadre d'une éthique politique et d'une métaphysique, si le combat pour changer les autres ne commence pas par une lutte de tous les instants pour se changer soi-même, il risque fort de ne conduire qu'à changer de maître."

  

 

• Que l’utilisation de la psychiatrie à d’autres fins que thérapeutiques (menace, intimidation, privation arbitraire de la liberté) est politiquement et juridiquement intolérable dans un Etat de droit démocratique. Parce que la politique, la justice et la psychiatrie n’ont jamais fait bon ménage, si ce n’est dans les goulags en Sibérie sous le régime stalinien, notamment.

 

 

• Que la perversion au quotidien - dont font partie à part entière la corruption, la violence, le mensonge et la manipulation - trouve sa source dans notre volonté (lâcheté) d’éviter 'le conflit' pour mieux emprunter des voies détournées, et que c’est ainsi que nous ne parvenons pas, parce que nous ne le souhaitons pas, à mettre fin à des pratiques dont chacun des participants, reconnaît qu’elles sont condamnables. 

 

 

     Je crois qu’il est nécessaire de répéter, ici aussi, que devant l’injustice, d’où qu’elle vienne, ‘faire le peu que je peux, ce que j’estime devoir faire, ce que j’estime juste de faire, et ce, sans le moindre souci de plaire à qui que ce soit, pour quoi que ce soit’ est un des principes, un des miens, qui balise chaque jour le chemin d’une existence vers l’infini : "Seul l’homme meurt, l’animal périt", dit Heidegger.

    

     En ce sens, je répète également que pour transformer un homme en un authentique aliéné, il suffit, me semble-t-il, de le condamner à périr, en exigeant de lui qu’il se plie à la loi du plus fort. Qu’il s’abandonne, et abandonne ce qu’il est, son individualité, et non ce qu’il a. De fait, l’aliénation, la vraie, n’est-elle pas celle qui ne dit si bien son nom que lorsque l'oppressé lui-même justifie l’oppression qu’il subit, et rentre chez lui dompté ?

    

     En guise de conclusion, je t'offre ces mots de Roland Breiner pour te rappeler mon séjour de trois ans et demi en Hors-Château, devant la porte de ton parti : "Caton l’ancien, avec lequel j’ai entrepris ces réflexions - "jamais je ne suis plus actif que lorsque je ne fais rien, jamais je ne suis moins seul que dans la solitude"- nous a laissé une curieuse sentence, qui résume avec justesse le principe politique qu’implique cette entreprise de reconquête : il dit, "la cause victorieuse plaît aux dieux, mais la cause vaincue plaît à Caton."

 

 

 

 

Mustafa Üner SARI

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